

Plus fort que Caméra café !
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Plus fort que Caméra café !
HOLLYWOOD
Le nom est inscrit sur la colline, en majuscules de 10 mètres
de sorte qu'on sait que c'est là.
On peut garer sa voiture dans les terrains vagues
mais pas plus de 2 heures,
parce qu'ensuite on va construire une maison.
Quant à acheter la maison, il ne faut pas y compter encore,
elle ne sera pas finie avant le lendemain soir,
à moins que ce soit un bungalow déjà habité
qu'on apportera sur un camion, avec ses arbres, et le jardin.
...
Paul MORAND, USA, 1927.
...
C'est parce que leurs racines paissent le gaz
que l'ombre des marronniers est bleue.
Paul MORAND, Feuilles de température, 1920.
COUCHER DE SOLEIL
Voilà la dernière lumière
Bois son flot tremblant comme un nourrisson boit du lait
Ou fonds-toi en elle comme une folle se jette dans le fleuve
Après respirera le soir aux longs mouvements vers l'infini
Après les bruits retentiront plus fort et tout sera cruel sous l'électricité
Vois en elle une patrie nouvelle
- Ou la dernière patrie
Habite ici et repose-toi
Serviteur de la vie
Les heures qui viennent seront bien assez nombreuses
Pour t'accorder au jeu des étoiles
Loin de la terre tant aimée
Appelle-la ta révélation
Elle est un écho du temps
Peut-être ne l'entends-tu pas encore ?
Elle est sa pointe d'or
Toi qui renonces à souffrir
Et à courir derrière les ombres
Couche-toi pour cette fois dans la lumière du bout du jour
De ce phare éphémère qui fouille l'obscurité du corps
Qui distingue l'âme chavirée
Et frappe le cœur
Unis-toi à son souffle riche de prodiges
Comme tu t'es uni à des femmes
Joins-toi aux lueurs du soleil perdu
Qui sont les lèvres du soleil
Emmanuel MOSES, Sombre comme le temps, Gallimard 2014.

MIDI À GIBRALTAR
À la batterie du Prince de Gallles,
enclos par les cactus orthopédiques,
un mortier victorien
couvant ses boulets non éclos
tend
une croupe épaisse
à la réverbération du ciment, à midi.
L'impalpable charbon des soutes monte jusqu'ici
et dépose sur les iris blancs.
Cependant qu'à la station de T.S.F.
l'opérateur à la chevelure de nickel
se met à son clavier,
car c'est soudain un crépitement
(comme écraser des scarabées secs).
Midi. Angélus radiotélégraphique.
Nauen arrive,
Carnavon arrive,
Aranjuez aussi.
À grandes foulées les ondes vont vers les antennes de Gibraltar
en forme de lion.
Par-dessus l'échine ébréchée du vieux rocher
les mots s'ébattent.
Indifférent,
le fauve les laisse se loger dans sa crinière pelée
et se rit de donner asile
aux rêves d'amour international du Président Wilson,
pour lui
négligeables comme des poux.
Paul MORAND, Lampes à arcs, 1919.
Son unique et même rythme
pourtant c'est en voyelles que dit le coucou
d'un assumé contretemps
tout son mépris des hommes
pâle monnaie au fond des poches
LA MER INTÉRIEURE
En chacun de nous il y a une mer
Parfois on l'entend, parfois pas
On peut la traverser, on peut s'y noyer
On peut y lancer un message dans une bouteille
Le poème est ce message qu'un autre nous-même trouvera un jour
De l'autre côté de celui qu'on est
Si un poème nous fait du bien c'est parce qu'on sait qu'il ira loin
Qu'il sera ballotté
Qu'il luttera contre des vents de travers
Mais que pour finir il vaincra
Parvenant sans encombre à son destinataire
Qui n'est autre que l'autre nous-même
Cet autre absolu
Ce même absolu
Il y a les femmes et leur corps mystérieux
Il y a la cigarette qui est souffle, feu et poudre grise
Qui est le trait d'union entre la bouche et le monde
Et nous savons que la bouche est l'embouchure de l'âme
Il y a les alcools forts au goût de baies ou de caramel
Comme ils vous écorchent et vous fendent !
Mais il y a avant tout le poème, plus mystérieux, plus incandescent, plus âpre encore
Le poème qui est notre faim, notre soif, notre nécessité et notre désir
Nous voulons nous fondre dans le corps et l'esprit de notre poème
Nous voulons inhaler et réduire en poussière brûlante notre poème
Nous voulons nous enivrer brutalement de notre poème
La mer tempêtueuse qui nous déchire
La mer docile qui nous miroite
La mer translucide où nous voyons d'insoupçonnables trésors
La mer noire comme un cauchemar qui ne finit pas
Le poème y suit son voyage
Il surnage
A-t'on jamais vu un poème faire naufrage ?
Emmanuel MOSES, Sombre comme le temps, Gallimard 2014.
...
Drôle de créature que l'homme
Les jours le portent
L'espoir l'entraîne
Le chagrin le terrasse
Et il dérive ça et là
Sans plus oser porter son nom d'homme
Drôle de Dieu perdu dans son absence
Qui pourrait l'aider ?
Comment lui apprendre ?
Il vogue entre les infinis
En impuissance d'amour
Emmanuel MOSES, Sombre comme le temps, Gallimard 2014.