Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Poésie

  • Marie ÉTIENNE en MENDIANTE

    mots,écrit,

     

    On n'écrit plus de poésie, un bric-à-brac de vieux droguiste.

    Quel crédit accorder aux mots qui se succèdent, comment les croire encore possibles ?

    Luttant contre le rythme pair, on ne tient plus sa main portée contre son coeur : le genre noble a la nausée.

    On balade ses mots, on les décroche, on les espace, on les efface.

    On les dispose comme on peint, comme on dessine ou comme on brode, au point de croix.

    On fait de petits tas, sans ponctuation, "mendiant presque d'écrire".

    ...

     

    Marie ÉTIENNE, Roi des cent cavaliers, Flammarion, 2002.

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Jacques ROUBAUD et le MONDE

    pierre,visage,

     

    que faire d'un monde qu'on ne dit pas

     

    dont nul n'a su ne sait rien dire, rien

     

    pas un détail, pas une occurrence particulière accrochée à une description

     

    un monde d'une généralité si extrême

     

    que l'unique, le sans répétition, y est abrogé

     

    dès l'instant que personne ne peut comprendre

     

    dont personne dans sa bouche ne sait que faire

     

    contourner ce dire, l'expulser d'une syllabe

     

    le cracher avec dégoût

     

    un monde d'une imprécision abominable

     

    avec lequel je dois vivre

     

    à qui je dois, incessant, le regard ?

     

    Jacques ROUBAUD, La pluralité des mondes de Lewis, Gallimard, 1981

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Le BEAU selon Jacques ROUBAUD

    ombre,branches,

     

    ...

     

    je le savais, je m'en souviens, il faisait beau,

     

    de la beauté de l'air qui ne dit rien

     

    pose les heures dans nos mains, et s'en va.

     

    ...

     

    Jacques ROUBAUD, La pluralité des mondes de Lewis, Gallimard, 1981

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Marie ÉTIENNE ÉCRIT

    troncs,arbres,chiffres,

     

    ...

    On garde son carnet et son stylo ouverts.

    - Vous notez vos mémoires ?

    Écrire est ridicule. Si on écrit on fait ses comptes, ceux du marché, du mois.

    Mais pas ceux de sa vie.

    On continue quand même à aligner ses chiffres, c'est-à-dire ses lettres.

    On paraît moins vivant, on s'enfonce loin d'eux, qui sont dehors, à la surface, qui tiennent le bon bout de cette suite d'actes.

    On extrait des fragments d'une suite, au hasard.

    En vérité pas au hasard.

    On les dispose, on les essaie, on les attache.

    Jusqu'à ce qu'à son tour on tienne le bon bout.

    Jusqu'à ce qu'à leur tour ils tiennent bien ensemble.

     

    Marie ÉTIENNE, Roi des cent cavaliers, Flammarion, 2002.

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 2 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Mahmoud DARWICH sous son ÉTOILE

    toile,tente,

     

    ...

    d'une pluie, nous avons construit notre baraque, si le vent ne court pas, nous ne courons pas, comme un clou planté dans l'argile, le vent creuse notre cave, nous nous serrons ainsi que des fourmis dans la petite cave

    comme si nous chantions subrepticement :

    Beyrouth est notre tente

    Beyrouth est notre étoile

    ...

     

    Mahmoud DARWICH, Rien qu'une autre année, Editions de minuit, Trad. A.Laâbi, 1983

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Ludovic JANVIER : RIVIÈRE et SOLILOQUE

    rivière,barque,

     

    On se fait chier, au long des rivières. Les soliloques. Celui du marcheur qui longe l'eau, celui de la rivière inscrite là pour bouger sans bouger, image de l'éternel et de l'irréversible, cliché du destin jusqu'à l'insupportable. Aucune raison d'espérer face à la rivière et au long d'elle, c'est tout le contraire. Et pourtant son frayage accompagne l'aveu, emporte la rage, ouvre sur le futur, incite à une espèce d'abandon : "Des petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières" (C'est du cher Arthur).

     

    Ludovic JANVIER, Des rivières plein la voix, L'arbalète Gallimard, 2004.

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Ludovic JANVIER : RIVIÈRE et RÊVERIE

    rivière,bleu,

     

    Ramuz écrit que la pensée remonte les fleuves. Qui les descend, c'est la rêverie.

    Sans doute quelque part un gourmand de rivière et de langue aura-t-il déjà dit que rivière et rêverie (presque anagramme et mieux qu'anagramme) sont comme les deux faces opposées d'un bruit semblable et qu'on aurait accolées pour jouer avec. Mises en regard pour se laisser descendre au fil du rêve.

     

    Ludovic JANVIER, Des rivières plein la voix, L'arbalète Gallimard, 2004.

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent
  • Jean-Pierre LEMAIRE : DÉJÀ l'ÉTÉ

    ombre,pénombre

     

    Accroupie sur le seuil et nous tournant le dos

    tu lèves le nez vers les acacias

    pour parler aux oiseaux ; nous, de la pénombre

    nous tâchons de suivre la conversation

    vive, sensée, intraduisible

    où tu leur racontes en langue indigène

    tout ce que les parents ne peuvent entendre

    depuis qu'ils sont sortis du ciel en grandissant

     

    Jean-Pierre LEMAIRE, Le pays derrière les larmes, Poésie-Gallimard, 2016.

     

     

    ▶︎ Vent du jour : Poésie ▶︎ 0 vent(s) de la plaine Lien permanent