
À travers toutes les choses
passe une absence inutile,
peut-être même cette absence est-elle dans les choses
comme leur secrète ivresse
et nous l'entourons de tout notre amour
Jean TARDIEU, Une voix sans personne, Gallimard, 1954
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À travers toutes les choses
passe une absence inutile,
peut-être même cette absence est-elle dans les choses
comme leur secrète ivresse
et nous l'entourons de tout notre amour
Jean TARDIEU, Une voix sans personne, Gallimard, 1954

À l'image de ce Dieu remuant dont il est dit qu'"Il ne vivrait pas sans ce bond hors de soi dont l'élan fait l'espace" (ou peut-être projetant dans cette image de Dieu son propore besoin de renouvellement), le poète arpente dans son œuvre l'espace d'une liberté qui crée, sans détriment pour une profonde unité de langage et de signification : une même voix dans une singulière diversité de registres ; différentes vitesses contemplatives dans l'acuité du même regard et de tous les sens.
Jacques RÉDA, Mes sept familles, Fario, 2022

C'est qu'en effet d'abord un livre existe comme un objet abstrait qui attend l'insertion dans ses limites, dans la succession numérique de ses feuillets, du fantastique échafaudage d'intériorité déployé en poèmes selon d'autres lois, d'autres nombres. Et ces poèmes ne sont eux-mêmes qu'en apparence des objets qu'on pourrait disposer plus ou moins heureusement, comme des cubes révélant à la fin une grande image retirée du désordre. Pourtant, qu'elle apparaisse, qu'elle consente à surgir à la faveur d'une de ses combinaisons - et c'est comme une énigme encore, où vient briller, sans se résoudre, l'énigme de la poésie, qui toujours se prononce à la fois comme un retour et comme une origine.
Jacques RÉDA, Mes sept familles, Fario, 2022

Dans les manifestations auto-destructives, l'art choisit la dépense, le luxe d'une vie extrême et qui ne calcule pas les conséquences d ses actes, un certain état orgiaque. Il cherche à éviter d'être rangé à une place précise par la société. Il veut (sans toujours y parvenir) échapper aux livres de comptes et aux archives, aux échanges monnayés et aux bénéfices, à cette "mesquinerie universelle" que, selon Georges Bataille, développe la société bourgeoise. Sans nihilisme, l'art brouille ainsi les cartes entre recettes et dépenses, ordre et chaos, vie et mort. Il ne cache pas la destruction dans les tombeaux ; il la transforme en un élément de la fête.
Gilbert LASCAULT, Écrits timides sur le visible, UGE, 1979

La médecine traditionnelle chinoise avait bien remarqué que le cœur est le seul parmi les organes à ne rien produire, ni liquide organique (comme le foie ou la rate) ni transformation chimique (comme les poumons ou les intestins), sa fonction fondamentale est d'assurer l'impulsion vitale, de générer la cinématique sanguine. Essentiel, central et vide, le cœur est en cela un modèle pour le souverain qui, comme lui, doit vivifier le corps social par le non-agir.
Cyrille JAVARY, 100 mots pour comprendre les chinois, Albin Michel, 2008

Mais l'idée peut être poussée plus loin en se demandant si ce que l'idéogramme tiãn désigne correspond au ciel ou bien au Ciel ? En d'autres termes, s'agit-il du ciel météorologique ou du Ciel religieux ? Cette question, qui nous semble tout à fait naturelle, est parfaitement impensable dans l'univers de l'idéographie. Comment pourrait-on mettre une initiale en majuscule à un idéogramme ? On mesure à ce détail tout ce que représente pour notre manière de penser l'artifice typographique de la majuscule. Il entérine dans notre subconscient l'évidence d'une coupure irrémédiable entre le mode des choses naturelles, le ciel des nuages et des étoiles et celui de la spiritualité, le Ciel où vivent les dieux.
Cyrille JAVARY, 100 mots pour comprendre les chinois, Albin Michel, 2008

Vous avez dit avant-garde ? Vous croyez à ça encore ? Plus que jamais. La pertinence des métaphores militaires, que Baudelaire a eu la mauvaise idée de dénoncer, c'est de reconnaître les activités de l'esprit comme un combat. Que sont-elles d'autres ? L'immobilité morte, la beauté fixe sont les barrières que la poésie peut faire voler en éclats, pour - en un temps court - relancer l'élan. Avec, toujours latent et bouillonnant au fond de soi, le sentiment d'un service irremplaçable à rendre, d'un message d'une extrême urgence à faire passer - même quand le message est long et complexe, presque impossible à saisir du premier coup.
Alain JOUFFROY, Manifeste de la poésie vécue, L'infini - Gallimard, 1995

Nous sommes étrangers partout et depuis mon retour de Tokyo je suis devenu aussi étranger à Paris et à la France qu'à tous les pays existants. Car le réel - le moins que l'on puisse en dire - est étrange partout. L'éveil du réel à lui-même est encore plus étrange. Il m'a fallu ce long et grand détour par Tokyo, capitale de la nouvelle banalité, pour découvrir physiquement que l'étrangeté est constitutive de tout. C'est son énergie propre qui fait du réel quelque chose d'autre que la mort.
Alain JOUFFROY, Manifeste de la poésie vécue, L'infini - Gallimard, 1995